texte Diderot

D’ALEMBERT. - Adieu, mon ami, bonsoir et bonne nuit.

DIDEROT. - Vous plaisantez ; mais vous rêverez sur votre oreiller à cet entretien, et s’il n’y prend pas de la consistance, tant pis pour vous, car vous serez forcé d’embrasser des hypothèses bien autrement ridicules.

D’ALEMBERT. - Vous vous trompez; sceptique je me serai couché, sceptique je me lèverai.

DIDEROT. - Sceptique! Est-ce qu’on est sceptique ?

D’ALEMBERT. - En voici bien d’une autre ! N’allez-vous pas me soutenir que je ne suis pas sceptique ? Et qui le sait mieux que moi ?

DIDEROT. - Attendez un moment.

D’ALEMBERT. - Dépêchez-vous, car je suis pressé de dormir.

DIDEROT. - Je serai court. Croyez-vous qu’il y ait une seule question discutée sur laquelle un homme reste avec une égale et rigoureuse mesure de raison pour et contre ?

D’ALEMBERT. - Non, ce serait l’âne de Buridan.

DIDEROT. - En ce cas, il n’y a donc point de sceptique, puisqu’à l’exception des questions de mathématiques, qui ne comportent pas la moindre incertitude, il y a du pour et du contre dans toutes les autres. La balance n’est donc jamais égale, et il est impossible qu’elle ne penche pas du côté où nous croyons le plus de vraisemblance.

D’ALEMBERT. - Mais je vois le matin la vraisemblance à ma droite, et l’après-midi elle est à ma gauche.

DIDEROT. - C’est-à-dire que vous êtes dogmatique pour le matin, et dogmatique contre, l’après-midi.

D’ALEMBERT. - Et le soir, quand je me rappelle cette inconstance si rapide de mes jugements, je ne crois rien, ni du matin, ni de l’après-midi.

DIDEROT. - C’est-à-dire que vous ne vous rappelez plus la prépondérance des deux opinions entre lesquelles vous avez oscillé ; que cette prépondérance vous paraît trop légère pour asseoir un sentiment fixe, et que vous prenez le parti de ne plus vous occuper de sujets aussi problématiques, d’en abandonner la discussion aux autres, et de n’en pas disputer davantage.

D’ALEMBERT. - Cela se peut.

DIDEROT. - Mais si quelqu’un vous tirait à l’écart et, vous questionnant d’amitié, vous demandait, en conscience, des deux partis quel est celui où vous trouvez le moins de difficultés, de bonne foi, seriez-vous embarrassé de répondre, et réaliseriez-vous l’âne de Buridan ?

D’ALEMBERT. - Je crois que non.

DIDEROT. - Tenez, mon ami, si vous y pensez bien, vous trouverez qu’en tout, notre véritable sentiment n’est pas celui dans lequel nous n’avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus.

D’ALEMBERT. - Je crois que vous avez raison.

 

     Denis Diderot, Entretien entre d’Alembert et Diderot, 1769

 

Questions :

1)      Lexicologie : l’âne de Buridan (l. 15), dogmatique (l. 23)

2)      Grammaire : l’interrogation dans l’ensemble du texte

3)      Grammaire : les propositions subordonnées complétives et circonstancielles (l. 25 – fin)

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