texte Zola
Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je consente à être ta servante, à exister uniquement pour ton plaisir… Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez, je t'aime ! » Il avait dégagé ses mains, il dit d'une voix morne, avec un geste de refus :
« Non, ce n'est point assez… Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne veux pas être heureux, je veux peindre.
– Et que j'en meure, n'est-ce pas ? et que tu en meures, que nous achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes !… Il n'y a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie et que tu honores. Il peut nous anéantir, il est le maître, tu diras merci.
– Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra… Je mourrais de ne plus peindre, je préfère peindre et en mourir… Et puis, ma volonté n'y est pour rien.
C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crève ! » Elle se redressa, dans une nouvelle poussée de colère.
Sa voix redevenait dure et emportée. « Mais je suis vivante, moi ! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes… Oh ! ne dis pas non, je sais bien que ce sont tes maîtresses, toutes ces femmes peintes.
Avant d'être la tienne, je m'en étais aperçue déjà, il n'y avait qu'à voir de quelle main tu caressais leur nudité, de quels yeux tu les contemplais ensuite, pendant des heures. Hein ? était-ce malsain et stupide, un pareil désir chez un garçon ? brûler pour des images, serrer dans ses bras le vide d'une illusion ! et tu en avais conscience, tu t'en cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un instant. C'est à cette époque que tu m'as raconté ces bêtises, tes amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant toi-même.
Emile Zola, L’œuvre, 1886
Questions :
1) Lexicologie : étude des mots le tout-puissant (l. 10), poussée (l. 17), malsain (l. 24)
2) Grammaire : étude du discours rapporté dans le texte.
3) Grammaire : l’anaphore et la cataphore dans le dernier paragraphe du texte.